Claire, pouvez-vous partager avec nous ce qui a déclenché chez vous l'envie de vous engager dans la transformation durable de l'industrie de la mode et du luxe, et comment cela a influencé votre parcours professionnel?
Depuis l’effondrement du Rana Plaza en 2013, j’ai progressivement développé une sensibilité accrue aux conditions de travail et aux enjeux environnementaux dans le secteur textile. Ce sont des sujets qui, à l’époque, n’étaient absolument pas abordés lors de mes études. Ensuite, en travaillant pour des marques premium, je pensais que les partenaires de la chaîne de valeur étaient correctement traités.
Pourtant, lors de voyages en Chine, j’ai été confrontée à une tout autre réalité : des ouvriers travaillaient des heures dans le froid, sans salle de repos ni cantine, dans des dortoirs surchargés… Ces conditions de travail m’ont profondément choquée. Mais ce qui m’a encore plus marquée, c’est la banalisation de ces situations, aussi bien par la direction des usines que par celle des marques.
En 2018, alors que j’occupais le poste de Directrice de collection, l’entreprise a été rachetée et la nouvelle Direction Générale a exprimé le souhait d’instaurer une véritable stratégie RSE. Je me suis alors littéralement plongée dans le sujet pendant plus de deux ans, avec un double objectif : améliorer la qualité de vie au travail de mes équipes, et maîtriser pleinement la traçabilité des produits tout en convertissant progressivement nos matières vers des alternatives plus responsables.
C’est également à ce moment-là que j’ai pris conscience du vide abyssal en matière de structuration et de formation pour accompagner la transformation de l’industrie de la mode. En créant des formations en interne, j’ai découvert une nouvelle vocation : transmettre, former, et participer activement à transformer l’impact de la mode.
En tant que fondatrice de Conscious Fashion et co-fondatrice de l'Atelier Mode et Impacts, quelles stratégies spécifiques avez-vous mises en place pour encourager les entreprises à adopter des pratiques de mode durables?
En tant que fondatrice de Conscious Fashion et co-fondatrice de l’Atelier Mode & Impacts, j’ai mis en place plusieurs stratégies complémentaires pour accompagner les entreprises dans la transition vers une mode plus durable.
Avec Conscious Fashion, nous avons adopté une approche très terrain et opérationnelle. Nous accompagnons les marques et acteurs de la filière dans l’évaluation de leur chaîne de valeur, la structuration de leur stratégie RSE, ainsi que la mise en œuvre concrète d’actions à impact, comme l’amélioration de la traçabilité, la sélection de matières responsables ou encore la montée en compétences des équipes internes. L’idée est de rendre la transformation accessible, structurée, et surtout cohérente avec l’identité et les ressources de chaque entreprise.
Parallèlement, avec l’Atelier Mode & Impacts, que j’ai co-fondé avec d’autres expertes du secteur, nous avons développé un fresque ludique et collaborative dédié aux professionnels de la mode mais aussi aux citoyens pour accélérer la prise de conscience. Nous croyons que le changement passe aussi par l'intelligence collective et le partage de bonnes pratiques.
Avec près de 20 ans d'expérience dans l'industrie, comment percevez-vous l'évolution de la mode de luxe vers un modèle plus éthique et durable, et quelles sont les résistances que vous avez pu rencontrer?
Lorsque j’ai débuté dans l’industrie de la mode, c’était en pleine montée en puissance de Zara et H&M. Ce fut un véritable tournant : les clientes fidèles aux marques premium se sont tournées vers ces nouveaux acteurs, séduites par le renouvellement rapide des collections, la capacité à reproduire les tendances issues des défilés à grande vitesse, et bien sûr, des prix beaucoup plus accessibles.
À cette époque, la plupart des marques parisiennes fabriquaient encore en France – parfois même dans le quartier du Sentier – ou en Europe/Maghreb. Aller au-delà représentait alors un saut dans l’inconnu. Mais face à la pression croissante du marché, beaucoup de marques ont fini par accélérer la cadence et délocaliser leur production. La première maison pour laquelle j’ai travaillé se portait très bien à mon arrivée… et a fermé ses portes cinq ans plus tard. La fast fashion a véritablement fragilisé l’équilibre économique des marques, certaines ont su s’adapter, d’autres non.
Depuis 2017, avec la Loi sur le Devoir de Vigilance – une réponse directe à la tragédie du Rana Plaza – la France est devenue pionnière en matière de réglementation RSE dans le secteur textile. D’autres lois, comme la Loi AGEC, poussent les entreprises à structurer leurs démarches et à se doter de compétences spécifiques : traçabilité, calcul d’empreinte carbone, éco-conception, reporting, etc.
Mais cette évolution, bien qu’indispensable, s’accompagne de nombreuses résistances. Beaucoup d’entreprises se sentent submergées par les obligations réglementaires, les coûts associés, la complexité des démarches, ou encore la difficulté de recruter des profils qualifiés pour porter ces sujets en interne.
Et pendant ce temps, la fast fashion – voire l’ultra fast fashion – n’a jamais été aussi agressive. Des acteurs comme Shein ou Temu inondent le marché avec une offre massive de vêtements produits à bas coût, dans des conditions opaques, et sans véritable contrôle réglementaire. C’est un raz-de-marée de produits toxiques, autant pour les humains que pour l’environnement.
Le constat est donc profondément paradoxal : alors que certaines marques se battent pour évoluer vers un modèle plus responsable, d’autres arrivent sur le marché dans une quasi-impunité. C’est là l’un des plus grands défis que notre secteur doit relever.
Pourriez-vous nous expliquer comment votre rôle de consultante en écodesign influence concrètement la manière dont les produits de mode sont conçus aujourd'hui, et pourquoi cet aspect est crucial pour la durabilité?
En tant que consultante en écodesign, mon rôle est d’intégrer les enjeux environnementaux dès les premières étapes de conception d’un produit, là où l’impact se décide à plus de 80 %. Concrètement, cela signifie repenser chaque choix de design – de la matière à la coupe, en passant par l’assemblage et les finitions – pour allonger la durée de vie du produit, faciliter sa réparabilité, optimiser sa recyclabilité et réduire son empreinte carbone.
Je travaille main dans la main avec les équipes produit, achats et style pour challenger les habitudes, introduire de nouveaux critères d’évaluation, proposer des alternatives responsables et accompagner la montée en compétences. Cela peut passer par l’intégration de matières à faible impact, la simplification des composants, la réduction du gaspillage matière, ou encore le développement de modèles modulaires ou circulaires.
Cet accompagnement est crucial car, trop souvent, la durabilité est pensée en aval – au moment de la communication ou du recyclage – alors qu’elle devrait être incarnée dès le brief créatif. L’écodesign permet de passer d’une logique de produit à une logique de système, où chaque choix a un sens et une cohérence à long terme. C’est, à mon sens, l’une des clés pour construire une mode réellement responsable et résiliente.
Quels défis spécifiques associez-vous à l'intégration accrue de la durabilité dans l'industrie de la mode et du luxe, et comment pensez-vous que ces défis peuvent être surmontés?
L’intégration de la durabilité dans l’industrie de la mode et du luxe se heurte à plusieurs défis spécifiques.
Le premier est culturel et créatif : la mode et plus particulièrement le luxe repose depuis toujours sur la notion d’exception, d’exigence esthétique et d’innovation créative. Introduire des contraintes liées à l’écoresponsabilité peut être perçu comme un frein à cette liberté. Pourtant, je suis convaincue que ces contraintes peuvent devenir de formidables leviers de créativité si elles sont intégrées en amont, de manière collaborative avec les équipes design.
Le deuxième défi est structurel : les maisons fonctionnent avec des processus longs, complexes et très codifiés. Mettre en place une traçabilité fine, des outils de mesure d’impact, ou des pratiques d’éco-conception demande de revoir en profondeur les chaînes de valeur, de créer de nouveaux partenariats, et souvent de faire évoluer des métiers historiquement peu exposés à ces sujets.
Enfin, il y a un enjeu de cohérence et de sincérité : la durabilité ne peut pas être un simple argument marketing ; elle doit être incarnée, crédible, et portée au plus haut niveau de l’entreprise.
Pour surmonter ces défis, il faut d’abord former et acculturer toutes les parties prenantes, de la création au retail. Il faut ensuite outiller les équipes avec des méthodologies claires, des indicateurs adaptés au secteur du luxe, et des exemples concrets de réussite. Enfin, il faut créer un espace de dialogue entre créativité, savoir-faire et impact, pour que la transformation soit vécue non pas comme une contrainte, mais comme une nouvelle forme d’excellence.
Sur le plan personnel, comment maintenez-vous votre passion et votre engagement pour la durabilité au quotidien, et comment cela se reflète-t-il dans les services que vous proposez?
Ce qui nourrit ma passion au quotidien, c’est de voir l’impact concret de mon métier : accompagner la montée en compétences des équipes, contribuer à transformer des filières entières, ou encore voir émerger de nouvelles marques écoresponsables que j’ai le plaisir de soutenir. C’est une vraie source d’énergie et de sens.
J’ai profondément à cœur de participer à la transformation positive de cette industrie créative, en alliant exigence, transmission et engagement. Cette conviction se reflète dans chacun des services que je propose : un accompagnement sur-mesure, engagé, opérationnel, et toujours tourné vers l’impact réel – à la fois social, environnemental et humain.
En regardant vers l'avenir, quelles tendances ou innovations envisagez-vous comme les plus prometteuses pour transformer le secteur de la mode de luxe vers une approche plus durable?
En regardant vers l’avenir, deux leviers me semblent particulièrement prometteurs pour accélérer la transformation durable du secteur du luxe : la blockchain et l’évaluation environnementale.
La blockchain représente une innovation majeure en matière de traçabilité. Elle permet non seulement de suivre le parcours complet d’un produit – de la matière première au point de vente – mais surtout de garantir la fiabilité des données en les rendant infalsifiables. Dans un secteur où la transparence devient une attente croissante, c’est un outil précieux pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement et renforcer la confiance des clients.
L’évaluation environnementale, quant à elle, permet aux marques de mesurer précisément l’impact de leurs produits sur des critères clés (carbone, eau, biodiversité, etc.), et d’identifier des axes d’amélioration concrets. C’est aussi un outil de pédagogie puissant pour le consommateur, à travers l’affichage environnemental, qui l’aide à faire des choix plus éclairés et alignés avec ses valeurs.
Ces innovations, lorsqu’elles sont bien intégrées, ont le potentiel de transformer profondément les modèles de conception, de production et de communication et pour les marques une opportunité de s’inscrire dans une logique de transparence élégante, d’excellence technologique et de responsabilité assumée.
Pour plus d'informations : https://consciousfashion.fr/